• Nouvelles primées en 2013

    Année 2013 - Prix Adultes

    1er prix : Le panonceau de Danièle Chavancy

    C'est ce que les locataires stupéfaits avaient découvert ce matin-là sur le panonceau accroché sur la porte de la loge de leur concierge.

    Incroyable !

    Celle-ci avait-elle un sens de l'humour particulièrement développé, ou se moquait-elle d'eux ?

    Il faut dire que lorsque la précédente avait quitté les lieux, les langues des locataires de l'immeuble s'étaient déliées sans retenue et les commentaires s'étaient copieusement répandus dans la cage d'escalier.

    - J'espère que la nouvelle sera un peu plus gracieuse !

    - "Miss sourire", comme l'ont baptisée mes enfants, va nous manquer !

    - C'est vrai, rarement un mot gentil, rarement prête à rendre service !...

    On en délaissait l'ascenseur pour le plaisir de faire des commentaires ensemble jusqu'au palier suivant. Certains étaient même allés jusqu'à imiter son air hautain et sa bouche pincée.

    On en rajoutait et les éclats de rire fusaient.

    Celle qui l'avait remplacée, on ne la connaissait pas. Pas encore. Elle n'avait pris ses fonctions que depuis quarante-huit heures…

    Les locataires restèrent donc devant le panonceau, sans savoir quoi penser...

    Durant toute la journée, on se croisa dans l'immeuble, avec cette question qui brûlait les lèvres de tous, et les éclats de rire de la semaine précédente se transformèrent en chuchotements empreints de curiosité :

    - Vous avez vu ce qu'elle a épinglé sur la porte de sa loge ?

    - Mais qu'est-ce-que ça signifie ?

    - Espérons que ce ne soit pas de l'humour noir et qu'elle ne s'avère pas pire encore que la précédente...

    Ce jour-là, les habitants de l'immeuble vaquèrent à leurs activités habituelles, avec de temps à autre cette petite découverte matinale insolite revenant titiller leur pensée. Comme ces piqûres de moustique oubliées et qui se rappellent à vous par des démangeaisons subites.

    Le soir, le panonceau était toujours là.

    Quelle ne fut pas leur surprise le lendemain matin, lorsqu'ils découvrirent sur la porte de la loge, un second panneau. Plus grand.

    Normal, puisqu'il y avait plus de texte :

    VOTRE NOUVELLE CONCIERGE EST HEUREUSE DE VOUS INVITER CE SOIR

    à 20H, DANS L'ENTREE DE L'IMMEUBLE

    AFIN DE FAIRE PLUS AMPLE CONNAISSANCE AVEC VOUS

    UN PETIT BUFFET FROID VOUS SERA OFFERT

    Ceux qui partirent travailler ou les jeunes se rendant à l'école, mirent l'information en stand-by, bien décidés à se rendre le soir-même à cette étonnante invitation.

     Madame Laval, la retraitée du 1er étage passa sa journée à confectionner des tuiles aux amandes pour tout le monde. Et monsieur Finet, l'autre retraité, mais du 4ème, sortit dans la matinée pour revenir une demi-heure plus tard, chargé d'un énorme bouquet de tulipes rouges et jaunes à fleurs doubles.

    Autant que la fête soit réussie !

    Et puis à leur âge, la sympathie de leur concierge à leur égard, ils y tenaient ! Ils avaient parfois besoin d'un petit coup de main pour des tâches devenues difficiles…

    Alors mieux valait prévoir…

    On rentra à partir de 17h.

    Les écoliers furent les premiers, puisque l'école prenait fin à 16h30. Arrivèrent ensuite les adolescents, puis les adultes.

    Chacun admira au passage les trois petites tables installées dans l'entrée, recouvertes de nappes fleuries. Des verres y étaient disposés en pyramide.

    Trois lampes sur pied diffusaient une lumière d'ambiance dans le hall d'ordinaire soumis à la clarté crue des spots des plafonniers.

    On se dépêcha dans chaque appartement de se préparer pour cette soirée imprévue. Le dernier rassemblement des habitants de l'immeuble datait de la Fête des Voisins, en mai dernier.

    A partir de 19h45, l'entrée de l'immeuble commença à se remplir. On se salua, on discuta de tout et de rien.

    Les adolescents investirent le hall adjacent.

    Là, trônait l'ascenseur; un de ces ascenseurs anciens avec grilles métalliques décorées, portes de fer coulissantes et mécanisme en partie apparent; un de ces ascenseurs dans lesquels les emprunteurs montaient ou descendaient à la vue de tous.

    Les enfants, eux, utilisèrent les marches et les paliers pour inventer des jeux à pratiquer uniquement dans les montées d'escaliers, ce qui leur valait des recommandations de la part des parents. - Attention ! - Calmez-vous un peu ! - Vous allez vous faire mal !...

    A 20h01 précises, la porte de la loge s'ouvrit. Le brouhaha cessa sur l'instant. Tous les regards convergèrent.

    ELLE sortit.

    ELLE, la nouvelle concierge…

    Certains songèrent à une poupée Barbie descendue du rayonnage d'un magasin de jouets. D'autres à Lara Croft tombée par mégarde d'un écran de jeu vidéo.

    D'autres encore à une héroïne de films d'espionnage.

    Elle avançait vers eux, jupe au ras des fesses, seins rebondis dans un décolleté à balconnets, chevelure féline, lèvres pulpeuses…

    OUAOUH pensèrent immédiatement les représentants de la population mâle de l'immeuble. Une unanimité parfaite ! Ils rêvèrent tous de pouvoir l'approcher. Certains, pendant quelques instants, se glissèrent même mentalement dans le physique de Roger Moore et s'entendirent murmurer intérieurement : - Je m'appelle Bond… "James" Bond…

    - Salut tout l'monde ! Merci d'être venus ! Je suis ravie de faire votre connaissance.

    Magnifique, à l'aise, décontractée…

    Elle poursuivit :

    Je m'appelle Stessie… Mais vous pouvez m'appeler Stess… Je préfèrerais d'ailleurs !

    Sachez que je suis là pour vous. Entièrement à votre service. Demandez et vous aurez.

    Le nettoyage et la propreté, c'est moi. Du courrier à récupérer ou à expédier, c'est moi. Une cave à vider, c'est moi. Des problèmes de co-voisinage à régler, c'est toujours moi. Ma devise vous la connaissez :

    PRIÈRE DE DÉRANGER

    Son sourire dévoilait ses dents faites pour une publicité de dentifrice.

    Les hommes buvaient ses paroles, ravis.

    Les femmes, elles, bien que ravies également, s'étaient instinctivement rapprochées de leurs époux, glissant discrètement leur main dans la leur. Une façon de se rappeler à eux !...

    Elle avait à peine terminé son laïus, quand monsieur Finet s'approcha, son bouquet de tulipes à fleurs doubles à la main.

    - Pour vous, mon petit… Et déjà merci…

    Nullement impressionnée, Stessie prit les fleurs et posa deux baisers sonores sur les joues du retraité.

    L'assemblée applaudit.

    Ne voulant pas demeurer en reste, madame Laval s'avança à son tour :

    - J'ai confectionné quelques petites gâteries pour tout le monde !

    La vieille dame, elle aussi, eut droit à ses deux bises.

    Du coup, on arrêta les discours. La concierge poussa jusque dans l'entrée une table roulante sur laquelle elle avait préparé verrines variées, plateaux de biscuits apéritifs, cacahuètes grillées et chips pour les enfants.

    Seule madame Grillot ne semblait guère prendre part à la joie générale. Adossée à la rampe d'escalier elle songeait à son volage de mari. - J'espère bien qu'elle n'est pas, comme la vieille dame, spécialiste en gâteries !… Et en se disant cela, elle pensait bien évidemment à d'autres genres de gâteries…

    Quelques locataires avaient apporté des boissons, si bien que vinrent s'ajouter au cidre et au crémant d'Alsace prévus par Stessie, rosé de Provence bien frais, clairette de Die, jus d'orange et canettes de Coca-Cola.

    Les seules bouteilles de Champagne présentes, sortaient de la cave de monsieur Praz, le locataire du 6ème, le plus aisé de tous sans doute, en tout cas, celui qui louait l'appartement possédant la plus grande terrasse. Un homme discret, timide même, catholique pratiquant. Toujours tiré à quatre épingles, aimable et respectueux.

     *****

    Stess n'avait pas menti. Les semaines consécutives à cette soirée s'avérèrent idylliques.

    Les escaliers toujours propres; les boules des rampes ainsi que les plaques des boîtes aux lettres, toutes en cuivre, brillant telles des miroirs; les poubelles sorties et rentrées aux bons horaires.

    Des sourires et des - Bonjour monsieur Durand, comment allez-vous ce matin ?

    Des - Bonjour madame Motty, l'otite de votre petit dernier est-elle enfin terminée ?  

    Des - Coucou les enfants, soyez gentils de bien vous essuyer les pieds sur le paillasson du hall lorsque vous rentrez de l'école; allez, bonne journée.

    Des - Si je peux garder les clefs que votre mari a oubliées et les lui donner quand il rentrera ? Mais bien sûr madame Grandet, avec plaisir !

    Astiquées, les vitres de la porte d'entrée et sans aucune trace de doigts…

    Toujours entrebâillée, la porte de la loge… au cas où un quelconque habitant de cet immeuble aurait besoin d'un petit service.

    On s'installa dans la satisfaction générale.

    Cet immeuble possédait LA concierge. Une PERLE.

    Le dimanche matin de la quatrième semaine un petit détail attira l'attention de monsieur Finet le retraité du 4ème, qui rentrait comme tous les dimanches matins, sa baguette de pain aux céréales sous le bras, la ficelle du carton de ses petits fours autour de l'index. Pour la première fois, la porte de la loge n'était pas entrouverte. Il lui semblait pourtant que tout à l'heure…

    Et rien sur l'ardoise que "Stessie la parfaite" suspendait à la poignée lorsqu'elle n'était pas là : JE SERAI DE RETOUR DANS….….. Suivait le temps de son absence… Aujourd'hui, rien.   

    Immédiatement inquiet, il frappa quelques coups d'abord discrets, puis appuya avec insistance sur le bouton de la sonnette, puis tambourina carrément…

    Pas de réponse.

    Il se précipita chez lui et décrocha le téléphone : le numéro de la conciergerie sonna sans réponse…

    Ne sachant que faire, il redescendit au 1er. Peut-être que madame Laval, toujours un peu aux aguets, savait quelque chose. Hélas, la septuagénaire n'avait rien vu, rien entendu. Mais elle fut elle aussi dans l'instant, troublée. Ils se rendirent d'un commun accord chez les Durand qui se joignirent immédiatement à eux pour sonner chez les Motty. Personne n'avait d'explication à l'absence étonnante de la concierge. Les Motty leur emboîtèrent le pas, prenant au passage les Divon, puis les Minot, puis les Zéret, puis les…… puis les……

    En dix minutes à peine, la plupart des habitants de l'immeuble se retrouvèrent dans l'escalier, grimpant d'étage en étage, sonnant aux différentes portes, cherchant des explications plausibles, regrettant déjà LEUR concierge bien-aimée !

    Ils arrivèrent au 5ème. Là, habitait la famille Grandet et leurs trois filles. La voix fluette de Lola, celle de six ans, donna enfin un souffle d'espoir à l'inquiétude grandissante des locataires :

    - Moi, ze l'ai vue tout à l'heure. Z'étais descendue au sous-sol pour récupérer ma poupée que z'avais oubliée dans le porte-bagaze de mon vélo, et quand ze suis arrivée dans le hall, z'ai vu l'ascenseur qui remontait.

    - Oui, et alors ? dirent-ils tous d'une seule voix…

    - Et ben à travers les grilles, z'ai vu des zambes…

    - Oui, et alors ?...

    - Et ben c'étaient les zambes de Stess…

    - Comment sais-tu que c'étaient les jambes de Stess ?

    - Et ben parce qu'elle est la seule de l'immeuble à avoir des zupes où on voit même toutes ses cuisses…

    Les locataires ne firent aucun commentaire, mais se ruèrent immédiatement dans la dernière partie de l'escalier et se retrouvèrent sur le palier du 6ème et dernier étage. De toute façon, il ne leur restait plus que celui-là à explorer.

    L'appartement de gauche étant inoccupé pour l'instant, ils s'immobilisèrent tous devant la porte de monsieur Praz, le locataire à la grande terrasse…

    On chargea, par des signes, monsieur Finet de sonner…

    Des secondes longues comme des minutes, et il apparut enfin, en robe de chambre, les cheveux ébouriffés.

    Il resta bouche bée devant la trentaine de personnes entassées sur le palier et sur les dernières marches pour celles qui n'avaient pu trouver place.

    Les habitants de l'immeuble commençaient juste à expliquer leur présence devant sa porte, lorsqu'une voix qu'ils connaissaient bien retentit :

    - Alors, mon Loulou, c'est quoi ?

    Les locataires médusés aperçurent, traversant le couloir, LEUR concierge en tenue plutôt sexy…! !

    - Excusez-nous, dirent-ils tous deux en chœur…

    - Excusez-nous, dirent à leur tour les locataires, évitant de lorgner sur le string et le soutien-gorge dépouillé de la belle !

    Monsieur Praz referma en un éclair.

    De part et d'autre de la porte, on pouffa le plus discrètement possible.

    Les locataires redescendirent jusqu'à l'entrée, sans trop de bruit, essayant d'étouffer leurs rires.

    Là, ils laissèrent exploser leur joie.

    Oui, ils avaient retrouvé leur concierge. Non, elle ne partirait pas. Bien au contraire !

    Seule madame Grillot, adossée à la rampe d'escalier, ne semblait pas prendre part à la joie générale.

    - Ouf ! se disait-elle, en songeant à son volage de mari…

    Et pour rester dans la bonne humeur, monsieur Grandet qui oubliait souvent ses clefs et qui donc allaient les récupérer dans la loge, eut une idée que tout le monde approuva.

     C'est ainsi que sur l'envers du panonceau, on inscrivit :

     PRIÈRE DE ne pas DÉRANGER

    On en confectionna un second sur le même modèle, que l'on offrit à monsieur Praz, le monsieur BC,BG du 6ème qui offrait le champagne à chaque réunion des habitants de l'immeuble.

     

    2ème prix : Réalité virtuelle de Juliette Chaux-Maze

    Edwin éteint le réveil d’un mouvement rapide de son bracelet-télécommande. Il s’étire, se gratte la tête, avale une tasse proposée par le distributeur de boissons. La douche est réglée à sa température favorite : 35°c. Juste un peu frais, pour réveiller.

    Edwin se regarde dans le grand miroir, jetant un œil distrait sur les actualités qui défilent en contrebas. Rien de neuf dans ce monde : la bourse, la guerre, la politique, l’informatique.

    Edwin ne prend pas la peine de se raser ce matin. Pas envie. De toute façon, il n’a pas à utiliser la web-cam aujourd’hui. Il passe un T.shirt clair, ramène ses cheveux en arrière, se lance un regard désabusé et va s’affaler sur son fauteuil rembourré.

    Ces fauteuils sont de petits paradis. On peut rester des jours sans en bouger, on n’aura mal ni au dos, ni aux reins. Ils ont été créés exclusivement pour cela. Il y a même des sondes pour les petits besoins…

    Les quatre écrans s’allument simultanément, au commandement de sa voix encore pâteuse. A droite, celui du travail, à gauche celui de la Toile, cet immense réseau qui ne dort jamais, où tout se passe et tout se dit. Au centre, ses écrans personnels.

    Il commence par laisser un mail à Lulla, sa petite amie. Elle bosse de nuit sur le serveur Party, une grosse boîte pour les nombreux noctambules et insomniaques. Elle est plutôt jolie, d’après les photos qu’il a vues, et parfois, il serait presque jaloux qu’elle tchate sans complexe avec n’importe qui. Mais après tout, il n’y a aucun risque. Elle lui a juré ne jamais utiliser la web-cam.  Elle trouvera le petit poème qu'il a créé virtuellement à son réveil, en début d’après-midi.

    Edwin va saluer son supérieur sur son profil professionnel et se connecte au réseau de l’entreprise WebEclair. Il est chargé, comme des milliers d’autres Hotliners, de filtrer les mails et les messages vocaux des utilisateurs en détresse : panne de logiciel, court-circuit, bug, ou pire, virus ! Ensuite, si le message paraît sérieux et urgent, il le fait passer à des Hotliners un peu plus spécialisés, et eux-mêmes répartiront les demandes à des spécialistes qui enverront aussitôt l’anti-virus ou la manipulation au client désespéré.

    La rapidité est essentielle dans ce job. Si vous restez déconnecté de la Toile plus de dix minutes, cela peut avoir des conséquences désastreuses sur votre carrière et même votre vie privée. Certains sont passés pour morts ou démissionnaires. Alors Edwin ne traîne pas. Ses yeux pâles parcourent l’écran à toute vitesse, ses doigts fins pianotent mécaniquement sur le clavier tactile.

    Un casque vissé à son oreille, il dicte oralement les réponses aux tchats et courriels qu’il reçoit des sept mille huit cent trente-quatre amis de son profil.

    C’est sa vie depuis une dizaine d’années.

    C’est la vie de tous. Depuis que les ordinateurs sont devenus le cœur de la société. Depuis qu’on a découvert qu’on n’a pas besoin des autres pour vivre bien. Depuis qu’on s’est rendu compte que le meilleur moyen de vivre la vie qu’on veut, c’est de ne pas se rencontrer.

    Parfois, quand il est un peu fatigué par sa journée devant les écrans, Edwin se déconnecte quelques heures. Il se demande comment c’était avant. Quand les gens se parlaient face à face, se touchaient. C’est répugnant de penser le nombre de microbes et bactéries qu’ils devaient transporter !

    Parfois, il a de tout petits scrupules qui naissent. Parce qu’il ne met que des photos retouchées où il ressemble à un mannequin sorti tout droit d’une publicité pour une crème de bronzage. Parce qu’il fait croire à certains de ses potes qu’il est cadre supérieur dans une grosse boîte de logiciels industriels. Parce que, comme tout le monde, il manipule son nom, son image et sa vie virtuelle selon ses envies. Parce que personne ne sait qui il est, ni à quoi il ressemble vraiment.

    Parfois, cela lui fait peur. Parce que le jour où il mourra, il sait que son nom sera bien vite remplacé dans les listes d’amis.

    ***

    Edwin laisse le réveil sonner, sonner encore. Il n’a pas envie de se lever. Il se sent étrange ce matin. Comme une nausée dans le cœur et la tête. Pas envie d’allumer les écrans. Pas envie de parler avec les doigts. Ca n’est pas normal. Il consulte quand même, malgré tout, un site médical. Il prend rendez-vous par web-cam avec son psy, Madame Van der Veld. Il prévient son patron qu’il ne travaillera pas aujourd’hui.

    Il prend sa tête dans ses mains. Pour la première fois depuis ces dix dernières années, Edwin a envie de respirer un peu d’air du dehors. Il avale un bio-sandwich du distributeur mural de nourriture, commande un blouson en cuir qui arrive dans sa boîte aux lettres murale quelques minutes plus tard. Il se rase de près, enfile son blouson qui ne sent rien, tapote le code d’urgence sur la porte de sortie dissimulée dans le mur et quitte ses quinze mètres carrés de béton gris et de matériel informatique. Le couloir est tout aussi gris et déprimant. Il demande l’ascenseur d’urgence et se retrouve au rez-de-chaussée.

    Edwin ne bouge pas. Cela fait dix ans qu’il n’a pas mis le pied dehors. Il se rappelle, la dernière fois, quand ses parents l’ont aidé à emménager, il y avait encore quelques véhicules dans les rues. On apercevait des coins de ciel au-dessus des tours et de rares pigeons picoraient des miettes oubliées par un promeneur. Mais comme tout a changé...

    Les tours de béton ont phagocyté le peu d’espace qui restait. Si même il reste un ciel, on ne le voit plus. Les ruelles sont devenues d'étroits passages couverts, sombres et inutiles. Aucune fenêtre ne laisse deviner que derrière ces murailles aveugles, des centaines, des milliers, des millions de personnes sont connectées et vivent, travaillent, aiment. Virtuellement.

    Edwin se sent pris de vertige. Il se rattrape de justesse. Un silence de mort plane autour de lui.

    Edwin n’est décidément pas comme d’ordinaire ce matin. Il se met à chanter pour combler l’atmosphère trop pesante. Il cherche les coordonnées IP de l’ordinateur de Lulla. Le GPS lui indique l’autre bout de la ville.

    Cela fait quatre ans maintenant que les transports en commun n’existent plus, puisque personne ne sort.

    Edwin enfonce les mains dans ses poches, prend une grande inspiration et, comme un funambule se jetterait dans le vide, avance à grands pas dans la ville morte.

    Il ne sait même pas si ce qu’il fait est légal. De toute façon, qui pourrait le trahir. Il a averti sur son profil qu’il ne se sentait pas au mieux aujourd’hui. Ses sept mille huit cent trente-sept amis (trois Finlandais ont rejoint son groupe sur le jeu « War World ») se contentent de messages laconiques de bon rétablissement.

    Edwin a mal au dos, aux pieds, aux jambes. Il souffle comme un bœuf malgré ses vingt-deux ans à peine. Il est en nage et son beau blouson pend lamentablement sur son bras. Dix ans sans aucun effort physique, ça vous change un homme !

    Heureusement, le GPS lui indique qu’il arrive à destination. L’immeuble 333 ressemble à tous les autres, à l’exception des trois chiffres qui s’étalent sur écran numérique à son pied. Il demande l’ascenseur d’urgence et suit d’étage en étage le signal IP.

    Il reste planté devant la porte bétonnée de Lulla durant quelques minutes. Il a froid, chaud, il a envie de la voir et de faire demi-tour. Il n’a rien à lui offrir, rien à lui dire. Il ne sait même pas comment on salue une petite amie. Il a vu dans les films qu’on s’embrasse sur la bouche, mais il trouve ça dégoûtant. La bouche est un milieu propice au développement de toutes sortes de bactéries et il n’a pas franchement envie de découvrir celles de cette charmante jeune femme.

    Timidement, il frappe la cloison, qui rend un son creux. Rien.

    Après trois essais infructueux, il envoie un message urgent à Lulla : « Je suis derrière ta porte. Ouvre-moi. Ton Edwin. »

    Il entend un cri à l’intérieur, des pas précipités. La porte s’entrouvre sur une femme d’environ quarante ans, qui ressemble aux photos des avatars, en plus âgée. Elle pâlit en le voyant et lui claque la porte au nez.

    « Lulla ? hasarde Edwin. Lulla, c’est moi…

    -T'es complètement cinglé ?? Qu’est-ce que tu fous là ?

    -Je…Je sais pas…J’avais...je voulais te rencontrer. Ca fait plus d’un an que…

    -T’es un malade, c’est ça ? » La voix est hystérique, paniquée. « Fous le camp, taré !

    -Lulla…

    -Et ne t’avise pas de me recontacter sur la Toile, obsédé, ou j’en parle à la cyber-police ! »

    Edwin entend un bip curieux sur sa cyber-montre : Lulla l’a effacé de ses contacts. Dans les minutes qui suivent, cinquante autres personnes l’effacent des leurs ; des connaissances de Lulla, qui poste sa panique et sa haine sur les forums.

    Edwin a du mal à se remettre de cet accueil. Il a un besoin vital d’en parler à quelqu’un. Et, pour la première fois, il a besoin d’un contact : une main sur son épaule, un regard compatissant.

    Le GPS lui apprend qu’un de ses meilleurs amis, Killer 666, habite à deux pas de là. Edwin longe les murs, monte par les escaliers de secours et gratte à la porte comme un chien perdu.

    Il envoie un message d’un autre style : « Surpriiise, ouvre ta porte ! ».

    Un gros jeune homme aux longs cheveux gras apparaît devant lui. Il a les yeux rouges de trop d’heures sans dormir et un T.shirt où s’étalent diverses tâches.

    « Ouais ? grogne-t-il d’un ton méfiant.

    -Killer 666 ? Salut !

    -Ouais ? refait l’autre, le lorgnant de travers.

    -C’est moi, TotalNinja !

    -Putain ! lâche le gros garçon en laissant échapper un gaz. » Ils se regardent en silence. Edwin essaie un sourire, tend la main. L’autre essuie son front perlé de sueur.

    « Putain, répète-t-il. Que…PUTAIN !! » Ses yeux rouges roulent comme deux billes folles, il se met à trembler.

    « Tu…tu veux me tuer, c’est ça ?

    -Euh…non.

    -Putain…

    -Oui, je sais. Ecoute, c’est juste que…voilà, Lulla m’a plaqué et je voulais.. . Enfin, on est ami et….

    -Putain, le con ! répond l’autre en commençant à refermer la porte.

    -Attends, je te veux pas de mal, je veux juste qu’on se voit !

    -T’es pas bien dans ta tête, mec, dit l’autre d’un air grave. T’es pas bien, non, pas bien du tout. Ecoute, mec. J’te veux pas de mal, mais j’peux pas te laisser te balader comme ça. T’es dingue, juste dingue !

    -Mais non, je me suis juste dit que ça pouvait être sympa de se rencontrer en vrai, IRL !

    -Putain, le barge ! Sérieux, recule, mec, recule.

    -Je croyais que tu étais mon ami, Killer…

    -Les vrais amis font pas des trucs comme ça. T’es complètement dérangé, mec, complètement pété ! Fous le camp ! FOUS LE CAMP ! » Killer 666 est effrayant à cet instant. Edwin prend ses jambes à son cou et dégringole les seize étages en un rien de temps.

    Deux cent  soixante-seize amis l’effacent dans le quart d’heure qui suit, et quelques dizaines d’autres tout au long de la journée.

    Edwin erre sans but dans les rues : il n’a plus que six mille cinq cent treize amis quand il décide enfin d’aller se coucher.

    Le lendemain, hélas, son étrange malaise n’est pas passé. Il ne voit qu’une solution, aller voir ses parents. Sa mère n’est pas franchement férue d’informatique et fait partie de ces quelques malades mentaux qui refusent la société actuelle. Elle vit, terrée dans ses quinze mètres carrés réglementaires, mais sans aucun écran. A la place, elle a une centaine de rectangles à pages, des livres, dit-elle, qu’elle feuillette sans relâche.

    Son père était un brillant avocat du web et coule une retraite dorée dans un vingt mètres carrés à écrans tactiles et commandes vocales.

    Edwin ne sait comment avertir sa mère de sa venue, aussi commence-t-il par son père. La réponse de celui-ci ne se fait pas attendre : « Fils, tchatons autant que tu veux, mais je ne tolérerai pas que tu deviennes un hors-la-loi. » Edwin ne répond pas et marche tout droit devant lui.

    ***

    Comment en est-il arrivé là ?

    Est-ce le contrôle impromptu de la cyber-police à son domicile désert qui a tout déclenché ? Qui l’a trahi, parmi ses huit mille amis qui n’en sont pas ?

    Edwin fuit, se cache, guette les sirènes dans les rues vides. Il a froid, il a faim. Et pire que tout, il n’a plus aucun contact sur la Toile. Tous l’ont laissé tomber. Tous.

    Il a lu des horreurs sur lui sur les forums dont il a été radié.

    « Le fou », « le dérangé », « le dérangeur ». Car, il l’a compris, c’est bien cela le problème. Il n’a pas suivi le mouvement. Il est le gravier qui s’est glissé dans la mécanique bien huilée.

    Il a essayé d’autres portes, elles se sont ouvertes puis refermées sur des cris, des insultes, une peur sans nom dans les yeux des autres. Les dernières sont restées closes, et la cyber-police était sur les lieux quelques minutes plus tard.

    La vie d’Edwin est finie, fichue. Il a perdu son travail, sa famille. Son père l’a ouvertement condamné, pointant du doigt les comportements déviants qui mettaient en péril la société, appelant à la délation des dérangés qui voulaient violer la vie privée des citoyens honnêtes, de ces fous qui refusaient la toute-puissance, la toute-sécurité, la toute-liberté de soi du virtuel. Et pour prouver son engagement contre ces agissements dérangeants, il a divorcé de sa femme.

    Emma a simplement levé les yeux de son livre, a relu deux fois le message sur son écran d’urgence, a souri, a répondu « oui » et a continué sa lecture. Elle ne sait rien de la traque contre son fils, de la chute qu’il a subie. Elle a ouvert de grands yeux quand les cyber-policiers lui ont exposé les faits. Elle a haussé les épaules quand ils lui ont dit qu’elle devait les avertir si jamais Edwin prenait contact avec elle.

    Elle leur a simplement dit qu’elle n’avait jamais eu de profil personnel, ni professionnel, qu’elle ne possédait pas d’adresse IP. Que son fils ne savait pas où la trouver. Son ex-mari a confirmé avec mépris.

    Mais Emma a cherché son petit. A travers les systèmes de surveillance électronique sophistiqués, à travers la Toile d’araignée, à travers les réseaux qui ne dorment jamais, elle est passée. Et où les machines ont échoué, une mère a réussi. Elle a trouvé Edwin, apeuré, caché sous un pont de la déchetterie.

    Elle l’a pris sous son bras, alors qu’il est bien plus grand qu’elle. Elle l’a soutenu, l’a conduit vers son immeuble aveugle, l’a poussé dans l’ascenseur. Durant des nuits, elle l’a rassuré, bordé, lavé, soigné. Elle n’a pas commandé plus de nourriture, pour ne pas attirer l’attention, mais elle n’a rien mangé.

    La mort virtuelle, et donc officielle, de l’empêcheur de tourner en rond, a été annoncé. Le père d’Edwin a refait un discours véhément, visionné plusieurs milliards de fois. Les gens n’aiment pas qu’on change leurs habitudes, les gens n’aiment pas la nouveauté, la différence. Les gens n’aiment pas être dérangés.

    Dans un immeuble semblable aux autres, derrière des étagères de livres, une lumière pâle scintille de jour comme de nuit.

     ***

     Dix-sept ans plus tard.

    Le nouveau cyber-président a été élu à une majorité écrasante. Du jamais vu dans l’Histoire de la cyber-société ! Il faut dire qu’il a posé des jalons dès son entrée dans le monde virtuel, à douze ans. A quinze ans, il totalisait un million huit cent mille sept cent neuf amis, le double à sa majorité. On pouvait le voir sur tous les forums en vue, tchatant sur les sujets à la mode. Son profil personnel était un site ludique et accessible à tous, où les membres ont gobé petit à petit, sans s’en rendre compte, ses idées et son programme.

    Ce jeune homme de vingt-sept ans est le visage serein et pétillant de la cyber-société : un jeune loup aux dents immaculées. Ses cheveux roux bien peignés, ses habits impeccables rassurent. Ses propos n’ont jamais dévié. Il s’arrange pour contenter tout le monde, sans déranger personne.

    Ce matin, à dix heures précises, la Haute Autorité de l’Informatique lui a remis virtuellement les pleins pouvoirs.

    Assise dans un fauteuil en cuir chauffant, Emma est plongée dans sa lecture. L’émission d’intronisation repasse en boucle sur les serveurs. Le discours du nouveau Cyber-président est acclamé de toutes parts.

    « Chéri, veux-tu bien s’il te plaît baisser le son ?

    -Bien sûr, maman, répond Edwin en réduisant le volume des trente-cinq écrans muraux tactiles du cent-soixante-dix mètres carrés qu’ils occupent depuis quelques heures seulement. »

    -Je grignoterais bien quelque chose pour fêter ça, sourit sa mère.

    -Choisis ce que tu veux, en bonne quantité ; on ne craint plus rien à présent ! »

    Edwin époussette son T.shirt de marque vert d’eau. Cette couleur va à ravir avec ses nouveaux cheveux roux.

    Il s’approche de l’étroite fenêtre qu’il a fait percer et plonge ses yeux pâles sur les sommets des buildings aveugles où des milliards de gens l’ovationnent sans savoir qui il est. Il a repris sa vie à zéro, et tout a fonctionné, au-delà de ses espérances : c’est si facile de mentir quand on ne voit pas les autres en face. Il a créé une nouvelle identité, retouché ses photos, ses vidéos, comme tout le monde. Ses trente-neuf ans ont disparu sous les filtres colorés et les buzzs répétés. Ils n'y ont vu que du feu...et maintenant, il a les pleins pouvoirs : tout ce qu'il voit, à l'horizon comme sur la Toile, est entre ses mains.

    Edwin a un drôle de sourire sur les lèvres.

    « Maman, si ça ne te dérange pas, prends-moi du foie gras.

    -Mon chéri, tu sais bien que tu ne me déranges jamais… »

     

    2ème prix ex aequo : Deuil dérangé de Marie Cécile Davergne

     

    Sur la porte, sous la plaque « Raymond & fils, herboristes, engrais bio, traitements des plantes », un écriteau indique « Prière de ne pas déranger. Fermé pour cause de décès. » Le jeune homme hésite, doigt suspendu devant la sonnette.    Ben qu’est-ce que tu fabriques, Gilbert ?    Je ne sais pas si on peut…    Evidemment, on vient pour ça.    Pour déranger ?    Pour le décès, andouille.Pas très dégourdi, le Gilbert, pense le patron. Et sans hésiter, il sonne.C’est un homme qui ouvre la porte, complet anthracite, visage de circonstance. Le fils sans doute.    Bonjour Monsieur. Etablissement Berthier Lebrun, nous venons pour…    Oui, oui, entrez, nous vous attendions. C’est par ici.Pressé d’en finir le fils, un client comme Monsieur Lebrun les aime.Monsieur Raymond, le défunt, est allongé dans sa chambre à coucher, de son côté du lit explique la veuve qui ajoute « ah ! quel malheur. » tandis que ses deux filles hochent la tête de concert. Quelques condoléances et précisions techniques plus tard, les deux croque-morts installent une plaque réfrigérante, adroitement glissée entre drap et matelas de l’autre côté du lit. Il ne reste plus qu’à transférer le corps dessus, avec tous les égards dus à son statut d’ex-vivant, laissez-nous faire Madame, nous avons l’habitude, et hop ! le tour est joué, Monsieur est prêt pour la réfrigération et Madame un peu contrariée, c’est son côté qu’on va refroidir.    ça prendra du temps pour réchauffer ? demande-t-elle à un Monsieur Lebrun légèrement interloqué. Je veux dire, après, mon lit… il va rester froid longtemps ?    Vous avez bien une bouillotte ?La fille aînée a l’air de trouver la question déplacée. On la sent hésiter entre le fou rire et la crise de sanglots, ses épaules s’agitent, son regard s’indigne, sans qu’elle sache très bien où diriger sa colère. Enfin les choses suivent leur cours et Monsieur Lebrun fait signe à Gilbert, vas-y, tu peux brancher.C’est alors que quelque chose se produit, qui vient enrayer cette belle ordonnance.    Non ! Arrêtez ! Ne branchez pas ! crie Madame Raymond. Il respire.Gilbert, qui approche la fiche électrique de la prise murale, suspend son geste et lève un œil questionneur. Il respire, répète la veuve, je l’ai vu respirer.Froncement de sourcils du maître de cérémonie. La veuve qui perd les pédales, il a déjà vu, mais là… La cadette s’approche du gisant et pose ses mains sur les mains jointes de son père qui, il y a un moment encore, était aux cieux. A ce qu’on dit.    C’est vrai qu’il n’a plus les mains froides. Et il n’est pas raide du tout. Regardez : on dirait qu’il dort.Evidemment, pense le croque-mort, « on dirait qu’il dort », ils disent tous ça. Et le voilà qui se réchauffe maintenant ! Raison de plus pour brancher la plaque vite fait. Mais bon, il n’ose pas insister, il laisse son employé, accroupi devant la plinthe, tortiller d’une main indécise son fil électrique, il attend que les choses se calment. Justement le fils vient à son secours :    C’est toi qui as les mains glacées, Cléa, tu as toujours eu les mains glacées.    J’ai senti, dit Cléa. Maman a raison, il respire.Quelque chose de lumineux émane d’elle, qui les inonde tous. Elle ajoute doucement, il faut enlever cette plaque, il n’est pas bien là-dessus.L’aînée regarde le visage de son père. C’est vrai, on dirait qu’il dort : ses lèvres n’ont-elles pas frémi ? Sa poitrine ne s’est-elle pas soulevée imperceptiblement ? Alors, sans quitter des yeux le corps de son père, qui n’est plus seulement un corps mais lui en personne, elle dit :    Je crois qu’on ferait bien d’appeler le docteur Gerbaud.Les deux employés des pompes funèbres s’agitent ; la situation leur échappe. Ils jettent un coup d’œil au frère, le seul être sensé dans cette famille, apparemment. A part peut-être le mort, mais lui ne peut plus donner son avis. Quoique… Vu les circonstances… Allons, allons, qu’est-ce que je raconte, s’admoneste Monsieur Lebrun, des Etablissements Berthier-Lebrun, voilà que je m’y mets moi aussi. Il cherche vainement dans son stock de phrases de circonstances ce qui conviendrait à la situation, mais là vraiment, il n’a jamais vu ça, non, il est dépassé, il ne trouve pas. Le fils encore une fois vient à son secours.— Appelle Gerbaud si tu veux, il a déjà constaté le décès, il connaît son métier quand même. Il va juste vous prendre pour des folles.Ça résume assez bien la situation. De part et d’autre du papa allongé sur son inconfortable plaque réfrigérante, non branchée donc pas réfrigérante du tout mais néanmoins très inconfortable, il y a d’un côté les trois mâles raisonnables, rationnels et pressés d’en finir, de l’autre les trois femelles éplorées, d’ailleurs plus du tout éplorées, souriantes et sur le point de crier au miracle.— Venez vite, Docteur, je vous en prie, oui, c’est une urgence.Ça y est, pense le toubib, Madame Raymond nous fait un malaise. Et ça a l’air grave, vu la voix de la fille, elle est plutôt calme d’habitude. Enfin bref, il se dépêche, le docteur, il fonce, il accourt, il connaît ça, il a déjà vu la veuve suivre de près le défunt dans la tombe, l’émotion, le chagrin, et hop ! deux enterrements d’un coup, les enfants doublement orphelins, ah la la, c’est pas la partie la plus réjouissante du métier. Ces sombres pensées aidant, c’est un visage grave qu’il présente à la pancarte affichée sur la porte, puis à Cléa venue lui ouvrir. Laquelle Cléa arbore, elle, ce sourire, cette lumière, vous savez. Bref, le médecin dégouline de perplexité.— C’est pour votre maman, balbutie-t-il tandis qu’elle l’entraîne vers la chambre.— Non, c’est Papa, dit-elle, et la perplexité se mue en inquiétude.Dans la chambre le tableau n’a guère changé, le docteur, vous vous souvenez, a fait vite. Les trois hommes en sombre sont toujours debout à tribord. A bâbord, ça s’agite, ça s’empresse, ça palpe le papa un peu partout, l’aînée a pris la suite de Cléa et réchauffe dans les siennes les mains de l’ex-mort, disons « ex » car oui, c’est indéniable la bouche laisse échapper un souffle ténu, les narines sont sur le point de palpiter, les paupières de se soulever, ça ne fait aucun doute, pense-t-elle, Papa n’est plus du tout mort.L’homme de l’art a tout de même un petit mouvement de recul : il en a vu de toutes les couleurs durant sa longue carrière — c’est un vieux de la vieille et tiens, justement, peut-être serait-il temps qu’il prenne sa retraite car ça, non, le coup de la résurrection, on ne le lui a jamais fait. Enfin, Madame Raymond a l’air en forme, c’est déjà ça. Très en forme même. Dommage de devoir briser ce bel enthousiasme. En attendant, il lui serre chaleureusement la main. Sa décision est prise, je joue le jeu, j’ausculte, après j’explique : ce sont des choses qui arrivent, des phénomènes pas si rares, ça donne une illusion de vie mais la personne, hélas… Enfin il trouvera, pour l’instant il ajuste le stéthoscope, il palpe, il écoute, il sursaute. Qu’est-ce qu’il me fait ce stéthoscope, ce n’est pas le moment. Exit l’outil, le docteur s’incline devant le corps, pose son oreille à l’ancienne sur la poitrine immobile. Reste longtemps. On dirait qu’il s’est endormi lui aussi.Les deux croque-morts attendent patiemment que l’homme de l’art ait confirmé le verdict, et ramené à la raison et au chagrin la veuve et les deux orphelines. M. Lebrun jette un œil discret à la pendule, il va falloir accélérer, j’ai un autre défunt à seize heures, une défunte et dieu merci il n’y a pas de veuf, rien que les enfants, des gens sensés, le train-train, une histoire comme ça dans la journée ça me suffit. Quant à Gilbert, il a lâché la prise depuis belle lurette, tout cela l’amuse, la nouveauté il n’a rien contre, mais attention, un amusement tout intérieur, il connaît son métier, n’empêche ça fera une histoire à raconter, il est apprécié pour ça dans son entourage, le Gilbert, il se voit déjà fort sollicité aux prochaines réunions de famille ou fêtes entre copains, allez, Gilbert, raconte l’histoire du ressuscité ! Le frère, lui, on ne sait pas à quoi il pense, mais il a l’air passablement fâché, allez savoir pourquoi.Quant aux trois femmes, elles sont tournées vers le corps étendu et le corps penché, les deux faisant bloc, le penché collé à l’allongé, oreille vissée, scotchée à la poitrine du gisant faisant fonction d’aimant, on commence à trouver que ça dure un peu, le vieux médecin devient lent décidément, ou bien un lumbago subit le paralyse, voire un coup de barre impromptu, ne l’a-t-on pas dérangé à l’heure de sa sieste.Mais non, le docteur finit par se relever, lentement il remonte vers la tête du lit sur laquelle repose celle du défunt, soulève une paupière, c’est donc avec la complicité de la médecine que le mort fait maintenant un clin d’œil à l’assistance. Ça n’en finit pas, cet examen, le frère bout, mais qu’est-ce qu’il fabrique le docteur, il est gâteux ou quoi ? Les croque-morts, eux, se sont installés tranquillement, l’un dans la surveillance de la pendule, l’autre dans la récolte des détails qui rendront son anecdote désopilante et là, avec le toubib, il est servi.Le docteur a enfin lâché les paupières du macchabée et tourne vers les  femmes qui, sans nul doute, attendent la confirmation du miracle, un air quelque peu égaré.— Eh bien, lâche-t-il enfin, il y a quelque chose de bizarre mais ne vous réjouissez pas trop vite, le décès est, hélas, probable et…— Probable ? répète le fils. Docteur, soyons sérieux.— Je sais, je sais, hier il était certain, ne nous affolons pas, il s’agit peut-être d’un cas, rarissime, de… Personnellement je n’en ai jamais vu, j’appelle un confrère.Le docteur Gerbaud en perd son latin, mais il finit par dénicher son portable et les coordonnées de l’éminent spécialiste qu’il appelle illico à la rescousse. L’échange est rapide, abscons juste ce qu’il faut, notre vieux toubib a quitté depuis longtemps la faculté, au contact de sa clientèle son vocabulaire s’est quelque peu civilisé, il exhibe rarement sa science, mais là, avec le jeune carabin frais émoulu, spécialiste de surcroît, tout ça revient, en vrac, c’est formidable, le docteur retrouve son latin, il raccroche tout revigoré, rajeuni et c’est avec une autorité retrouvée qu’il s’adresse aux éléments masculins de l’assistance : installons, dit-il, plus confortablement, M. Raymond, Mesdames, pouvez-vous nous apporter une couverture ?— Mais enfin, dit mon frère, Docteur est-ce possible, vous n’allez pas me dire…— Je ne suis sûr de rien, répète le médecin, voyons ce qu’en dira mon confrère, et en attendant, n’est-ce pas, dans le doute, enlevons cette plaque.— Eh bien, intervient Monsieur Lebrun, il faut déplacer le corps, je veux dire M. Raymond, enfin le mieux est de le glisser de côté.Chacun s’affaire, on soulève délicatement le papa, on le décale, on le réinstalle du côté où il dort habituellement, la maman, qui récupère sa place non refroidie le recouvre, le borde, l’emmitoufle avec des gestes de mère. On ne voit plus que son visage qui arbore, on dirait, un air de plus en plus satisfait, tandis que le fils, lui, semble de plus en plus contrarié, inquiet même, on pourrait dire angoissé. Personne n’y prend garde, chacun a suffisamment à faire avec sa propre émotion. Contents d’avoir pu se rendre utiles même si leur présence est de moins en moins justifiée, les deux croque-morts se concertent muettement, chacun attendant peut-être de l’autre la formule appropriée, « eh bien, si on n’a plus besoin de nous » est un peu désinvolte, M. Lebrun va trouver mieux, mais non, pas plus que tout à l’heure, M. Lebrun ne trouve rien.Le spécialiste arrive, ravi, il se frotte les mains, palpe lui aussi, ausculte, écoute, tapote, soulève, scrute, sort quelques instruments de précision d’une mallette dernier cri, remet le tout dedans après usage, une petite injection de fluorescéine, nous allons voir si le sang circule, il va devenir tout jaune, attrape la main de M. Raymond avec une certaine familiarité, comme pour la lui serrer amicalement, cher M. Raymond, enchanté, ah ah sacré blagueur, et le voilà qui déclare :— Ce mort m’a l’air tout à fait vivant. Regardez ses yeux.Eh oui, les iris du pseudo mort ont pris une splendide teinte émeraude, le sang circule, il est vivant. Du côté des femmes ça ose maintenant se réjouir à haute voix, s’émerveiller, quelques pleurs jaillissent mais de joie, du côté des hommes c’est partagé. Les deux médecins sont certes dans la bonne tonalité, leur enthousiasme professionnel apporte un contrepoint harmonieux aux alléluias féminins, les pompes funèbres, bien qu’ayant perdu un client, s’accordent ma foi à la nouvelle ambiance et expriment un contentement solidaire, mais il y a une fausse note. Le fils n’est pas content du tout. Figé, décomposé, accablé, atterré, le fils panique. Les choses ne se déroulent pas du tout comme prévu. Et tandis que les docteurs prennent les mesures qui s’imposent, en vue d’un transfert à l’hôpital, soins intensifs, observation, analyses, enfin tout ce que la science moderne met au service des ressuscités, que les femmes s’activent, se congratulent, se pleurent dans les bras, préparent une valise, n’oublie pas de lui prendre des chaussons maman, n’en finissent pas d’admirer les émeraudes enchâssées dans les orbites de l’ex-défunt, que ces messieurs de chez Berthier-Lebrun prennent congé avec une cordialité inhabituelle, Monsieur Lebrun venant de songer à l’extraordinaire coup de pub que représente cette joyeuse aventure dans une maison vouée à la tristesse et Gilbert arborant un vaste sourire de futur boute-en-train en chef, tandis que chacun vaque et que tous se réjouissent à des degrés divers, le fils disparaît.Tiens, dit Cléa, où est passé Jean-Paul ?D’ailleurs tout le monde s’en fout. L’ambulance arrive, on part en cortège à l’hôpital, moins les Berthier-Lebrun que le devoir appelle et qui s’éloignent à regret dans leur véhicule de fonction, c’est pas tous les jours qu’on leur ressuscite un client, enfin les choses suivent leur cours et, finalement, M. Jean Raymond, douillettement installé dans la chambre 23, 2ème étage, 3ème porte à droite dans l’aile ouest du CHU d’Amiens, entouré de sa femme, ses filles, son docteur, plus quelques inconnus, M. Jean Raymond soulève ses paupières tout seul comme un grand, respire un bon coup dans un premier soupir autrement plus vigoureux que le dernier qu’il a poussé il n’y a pas 48 heures, et articule distinctement :Où est Jean-Paul ?Justement, dit Cléa, on se demandait.Quelquefois les fils trouvent que les pères ne vieillissent pas assez vite et tardent à céder leur place à la tête des entreprises. Qu’ils répugnent par ailleurs à moderniser. Une haute dose de pesticide organophosphoré avait failli avoir raison du patron et de sa gestion à l’ancienne. Le brave homme s’était vu infliger un traitement dont il espérait qu’on préserverait un jour toutes les plantes de la planète. Jean-Paul n’y était pas allé de main morte. Pas trop tout de même, pour que l’intoxication reste indécelable. Pas assez, apparemment… Et trop encore pour les examens de pointe auxquels on ne manquerait pas de soumettre le miraculé. L’absorption du poison ne ferait aucun doute, on n’aurait aucun mal à remonter jusqu’à lui…Quand les filles rentrent de l’hôpital, elles trouvent la pancarte au pied de la porte, rageusement jetée par le fils indigne, puis piétinée par le joyeux cortège parti achever la résurrection. Cléa la remet en place, non sans y avoir auparavant porté quelques modifications. On peut maintenant y lire :Prière de déranger !Rouvert pour cause deRésurrectionSur la plaque, elle a aussi noirci de son mieux la mention « & fils ». 
     
     

    Année 2013 - Prix Lycéens

    1er prix : Léontine de Lucie Bridou

    Léontine était vieille. Léontine était moche. Léontine n'avait pas d'amis. Mais surtout, Léontine avait un cœur d'or. Cela, peu le savaient. Je crois même que j'étais le seul. J'ai, comme tous les autres, longtemps considéré cette vieille femme comme une sorte de sorcière. Mais quelque chose, un jour, m'a fait changer d'avis. C'est cette histoire que je voudrais vous raconter, pour qu’enfin le monde sache la vérité sur Léontine, pour que vous sachiez enfin quelle personne extraordinaire elle était.
    Tout a commencé il y a de cela quelques années maintenant, dans un petit village nivernais. Je n'étais alors qu'un petit garçon. Tous les habitants de mon village se connaissaient, comme c'est je pense le cas dans tous les villages. Quand je dis tous, j'exagère un peu, car une personne faisait exception à cette règle. Il s'agissait une vieille femme qui habitait une petite maison dans le centre du village. Personne ne lui avait jamais adressé la parole. Elle avait une allure un peu bizarre, et c'est pour cela que les gens avaient pris l'habitude de l'appeler « la sorcière ». Quand elle sortait de chez elle, les femmes prenaient leurs enfants avec elles et se hâtaient de rentrer, les hommes quittaient la rue ... Même les chats se cachaient en la voyant approcher.
    Cette vieille femme, je pense que vous l'aurez deviné, c'était Léontine. On aurait pu croire que la pauvre vieille femme était malheureuse, mais ce n'était pas vraiment le cas. Sa solitude ne lui pesait pas, malgré le fait qu'elle aurait bien sûr préféré être acceptée dans le village. Le seul regret de Léontine était de ne pas avoir d'enfants. C'est pour cela qu'elle aimait beaucoup nous regarder jouer, cachée derrière la fenêtre de sa cuisine. Elle savait d'ailleurs tout ce qu'il lui était possible de savoir sur nous : nos noms, nos âges, nos jeux préférés... Elle découpait tous les articles de journaux nous concernant, si bien qu'elle avait peu à peu constitué une véritable collection. Tout cela, bien entendu, je ne l'ai découvert que plus tard.
    Léontine allait même plus loin : elle était au courant, sans doute grâce à ses longues heures d'observation attentive, de la moindre de nos bêtises. Pour nous éviter d'avoir des ennuis, elle faisait ensuite tout son possible pour les réparer. J'entends par là qu'elle sortait dans le village, la nuit, et qu'elle remettait tout en ordre. Je peux vous dire qu'elle a repeint beaucoup de portails dont nous avions gratté la peinture, enlevé nombre de lettres d'insultes destinées à l'instituteur de sous la porte de l'école, soigné beaucoup de chats que nous avions jetés dans le ruisseau... Nous étions en effet loin d'être des anges, et n'importe quel sale tour était pour nous une bonne occasion de s'amuser. Comme nos bêtises n'avaient pas non plus de conséquences pour nous, nous les faisions toujours de bon cœur, plus inventifs à chaque fois que la précédente.
    Nous ne nous sommes jamais demandés pourquoi même les pires de nos « farces » semblaient toutes avoir disparu pendant la nuit. Seuls nos parents se demandaient pourquoi ils retrouvaient parfois leur portail fraîchement repeint au matin, ou pourquoi le chat disparaissait parfois quelques jours, puis réapparaissait en bonne santé. Ils en étaient venus à la conclusion qu'une sorte de fée habitait dans le village. Ils n'ont jamais pensé que cela pouvait être l’œuvre de Léontine. Mais qui l'aurait cru ? On ne peut pas être à la fois sorcière et fée...
    Ma rencontre avec Léontine s'est produite dans des circonstances assez dramatiques, qu'il m'est encore douloureux d'évoquer aujourd'hui. En effet, suite à un désaccord à mon sujet entre mes parents au cours de leur divorce, le juge décida de me placer quelques temps dans une famille d'accueil. Il expliqua à mes parents, qui furent tout à fait de son avis, que cela me perturberait moins de rester dans le village où j'avais grandi, avec mes copains. Quant à moi, à vrai dire, cela m'importait peu : mes parents ne m'avaient jamais accordé beaucoup de temps, et je n'avais guère envie de déménager à l'autre bout de la France.
    Quelques jours plus tard, le juge téléphona pour informer mes parents qu'il avait, après maintes recherches, trouvé une vieille dame qui acceptait de m'accueillir gratuitement chez elle, et ce aussi longtemps que nécessaire. Je passerai d'abord quelques jours chez cette dame pour faire connaissance avec elle, puis, lorsque mes parents déménageraient, j'irai m'installer chez elle. Mes parents étaient ravis que les choses se soient arrangées aussi vite. Inutile de vous dire que je n'avais pas eu mon mot à dire dans cette histoire.
    Je me retrouvais donc à habiter chez une vieille dame que je ne connaissais pas. Mes parents décidèrent qu'il serait plus simple pour moi que je m'installe directement chez elle. Je ne sais pas s'ils le pensaient vraiment ou s'ils voulaient juste partir au plus vite.
    Je dois vous avouer que j'ai eu un mouvement de recul en arrivant avec mon sac de vêtements devant l'adresse indiquée par le juge. Il s'agissait en effet de la maison de celle que tout le monde appelait la sorcière. Je crois que c'est à ce moment là que j'ai compris que je ne comptais pas vraiment pour mes parents, que je n'étais qu'un poids dont ils cherchaient à se débarrasser.
    C'est avec beaucoup d’appréhension que je frappai à la porte. La « sorcière » vint m'ouvrir très rapidement, et me dit avec un sourire :
    « Bonjour, Tom, je t'attendais. Entre ! Tu veux manger quelque chose ? »
    Je restais muet, figé devant elle comme je le serais resté devant un fantôme. Devant mon absence de réaction, elle me prit par le bras et me força à entrer chez elle. J'étais dans l'antre de la sorcière, il n'y avait plus moyen de revenir en arrière... La vieille dame réitéra sa question :
    « Tu veux manger quelque chose, mon bonhomme ? Il est l'heure du goûter. »
    Je réussis avec peine à articuler :
    « Si vous voulez, madame... »
    « Je t'en prie, appelle moi Léontine ! Et ce n'est pas la peine d'avoir l'air aussi effrayé, je ne vais pas te manger ! »
    Elle comprit à mon air encore plus apeuré que quelque chose n'allait pas.
    « Allons, bonhomme, c'est cette histoire de sorcière qui te tracasse ? »
    Je hochai timidement la tête.
    « Il ne faut pas croire ce que les gens racontent, voyons ! Viens, je vais te faire visiter ton nouveau chez-toi. Et ce soir, après manger, je t'emmènerai quelque part ! »
    Je n'étais pas beaucoup plus rassuré, mais je la suivis docilement à travers la maison, qui n'était pas aussi petite qu'elle en avait l'air. C'était une maison pleine de coins et recoins. Léontine avait une anecdote amusante à propos de presque chacune des pièces, et elle me la racontait à chaque fois avec un air cachottier. Ma chambre était une des plus grande pièces de la maison. Elle était très lumineuse, et j'avais de la fenêtre une magnifique vue sur le village. Après cette visite, je n'étais déjà plus aussi méfiant envers Léontine.
    Le soir, après le souper (une soupe délicieuse et de la pizza maison), Léontine me rappela qu'elle m'avait promis une surprise. Elle m'expliqua que, pour cette surprise, nous devions attendre que tous les habitants dorment. Elle me chargea de regarder par la fenêtre de ma chambre, et de la prévenir lorsque toutes les lumières seraient éteintes.
    J'attendis longtemps. Je piquais quelques fois du nez, mais l'excitation m'empêchait toujours de m'endormir complètement. Enfin, un peu avant minuit, la dernière lumière s'éteignit. Je courus aussitôt prévenir Léontine, qui me dit de bien me couvrir, car nous allions sortir. J'obtempérai, quelque peu intrigué.
    Une fois dehors, Léontine me conduisit jusqu'à une maison située en bas de la rue. C'était celle d'un vieux monsieur grincheux, qui cherchait toujours à nous taper avec sa canne lorsque nous passions près de lui, sous prétexte que nous n'étions que « de sales petits garnements ». Nous avions d'ailleurs, avec mes copains, décidé de nous venger. Nous avions donc modifié le panneau « prière de ne pas déranger » qui se trouvait devant son portail. Ce panneau était principalement destiné aux nombreux démarcheurs qui venaient dans le village. Nous avions rayé la négation, transformant ainsi le panneau en « prière de déranger ». Nous avions d'ailleurs beaucoup ri en imaginant sa tête lorsqu'il découvrirait la supercherie.
    Léontine me désigna le panneau, et me dit :
    « Reconnais-tu ce panneau ?
    -Bien sûr ! Il a toujours été là !
    -Je veux dire, te souviens-tu de ce que toi et tes copains avez fait cet après-midi ?
    -Euh...oui...mais...
    -Je me fiche de savoir pourquoi, tout ce que sais, c'est que tout cela va vous attirer des ennuis !
    -Oui, mais la bonne fée du village va tout réparer !
    -Eh bien, celle que tu appelles la bonne fée, c'est moi ! »
    Elle sortit alors un panneau neuf de son manteau, identique au précédent, et échangea les deux objets. Je la regardais toujours d'un air interloqué. Elle se contenta de me sourire, et me prit par la main.
    Une fois de retour à la maison, Léontine me raconta son histoire, pour que je comprenne qui elle était vraiment. Elle me raconta tout : son enfance dans le Vercors, son premier mariage, la découverte de son incapacité à avoir des enfants, son divorce, sa triste vie de célibataire, et enfin son exil ici. Elle voulait à présent simplement éviter aux gens d'être malheureux, et c'est pour cela qu'elle prenait autant de plaisir à ces quêtes nocturnes, qui, m'apprit-elle, étaient très fréquentes.
    J'allais me coucher épuisé, mais heureux : Léontine n'était pas une sorcière, mais bel et bien une fée. Le panneau que nous avions récupéré cette nuit là devint le symbole d'une longue entente entre nous. Nous évoquions souvent cet épisode en riant de ma naïveté face à ces histoires de sorcière. Léontine l'avait même accroché sur sa porte de chambre, pour que je sache que j'étais toujours le bienvenu si j'avais besoin de quoi que ce soit.
    J'ai passé presque dix ans chez Léontine, les dix plus belles années de ma vie. J'ai effectué beaucoup d'autres « quêtes » nocturnes, d'abord pour réparer mes bêtises et celles de mes copains, puis, lorsque je suis devenu plus âgé, pour réparer celles des enfants qui nous suivaient. J'ai peu à peu appris, grâce à l'aide de Léontine, qui étaient les habitants de chaque maison. Je pouvais facilement dire où habitait une personne, et je connaissait beaucoup de ses habitudes. Par exemple, Monsieur le maire habitait la grande maison en face de ma chambre, et il prenait toujours deux cafés avant de se coucher (vers 22 heures). Je prenais beaucoup de plaisir à ces observations nocturnes. J'avais peu à peu appris à être attentif au moindre détail, et pas même un chat passant dans la rue n'échappait à mon regard vigilant.
    Au bout de ces dix années, je décidais de partir étudier le droit à Paris. Léontine approuva mon idée, et me trouva un appartement sur place. Mes parents ne m'envoyaient plus qu'une lettre de temps en temps, et Léontine était devenue comme une mère pour moi.
    Je ne revis presque plus Léontine. Bien sûr, nous avions une correspondance très importante, et je retournais de temps en temps au village, mais mes études me prenaient énormément de temps. Puis j'ai rencontré Laura, une autre étudiante, que j'ai par la suite épousée.
    Léontine est morte peu de temps après mon mariage, alors que nous avions prévu de lui rendre visite. Elle m'a laissé une lettre, me disant combien elle m'était reconnaissante d'avoir vécu avec elle et combien je lui manquais. Cette lettre m'a énormément touché. Je trouvais également dans l'enveloppe le fameux panneau qui avait marqué le début de notre entente. Je l'ai par la suite accroché sur la porte de mon appartement, en souvenir de Léontine.
    C'est surtout à ta lettre, Léontine, que je voudrais répondre, si tu peux m'entendre. Tu es la personne la plus extraordinaire que j'aie rencontrée, et je voudrais que tu saches combien je te suis redevable. Tu m'as appris à être attentif aux autres et à leur besoins, et à être respectueux d'autrui. J'ai eu à tes côtés la plus belle enfance qu'il est possible d'avoir. Je te remercie du fond du cœur pour tout ce que tu as fait pour moi. Merci mille fois pour tout ! Je ne t'oublierai jamais, tu es celle qui a donné un sens à ma vie, merci.
     
    Année 2013 - Coup de coeur de Lire sous les Halles

    Collégiens : Pierre Dérangé de Lorine Guardia

     

                   Bonjour, je m’appelle Pierre Dérangé. J’ai 14 ans et je suis en 3ème. Vous vous dîtes sûrement, Dérangé, mais quel nom bizarre… Et oui ! Vous en connaissez beaucoup vous, des Dérangé ? En tout cas, moi, à part ma famille… je n’en connais pas.

    Vous vous doutez bien que depuis que je vais à l’école, tout le monde se moque de moi. L’insulte qui revient le plus souvent c’est : Hé Dérangé, t’es dérangé du cerveau ?

    Ha ha ha, ça, ça les fait bien rire ! Bien sûr que ça m’énerve mais ce qui m’énerve le plus, c’est quand ma mère me dit : « Mon petit poussin, il ne faut pas les écouter. Tu sais, quand on est ado on n’a pas toute sa tête ! » Qu’est-ce que cette phrase peut avoir le don de m’énerver ! J’aimerais la voir à ma place, je ne pense pas qu’elle dirait la même chose.

    Mais la personne qui m’énerve le plus au monde, c’est lui, ce C*#@¤* de Mathieu. Je l’ai dans ma classe depuis le CP, vous vous rendez compte ?! Le CP !!! Tout ça parce que nos mères sont très copines, qu’on est voisins et que donc, pour les trajets c’est plus pratique ! Maman, elle, l’adore. Elle dit qu’il est (je cite) : beau, gentil, attentionné, serviable… bref, tout le contraire de moi ! Mais la vérité est toute autre. Je le trouve : moche, méchant, hypocrite, égoïste, gosse de riche… et dire que ma mère se voile la face depuis tant d’années !

    Je suis donc en 3ème. La 3èmeD très exactement ! (3èmeD, 3èmeDimension… enfin bref).

    Mercredi après-midi, j’étais tranquillement en train de jouer à mon jeu vidéo préféré, quand ma mère est arrivée et m’a dit ces quelques mots (qui ont réussi à gâcher ma journée ) : « Mon chéri, ce week-end il y a Mathieu qui vient dormir à la maison. Sa mère est en déplacement à Milan donc… je suis sûre que vous allez beaucoup vous amuser ! »

    M’amuser, avec lui ?! Cela relèverait de l’exploit !!! Je vais devoir accueillir ce SDF, sans refuge pendant tout un week-end… au secours ! Le pire, c’est qu’il va dormir dans ma chambre et donc qu’après son départ, je devrai, laver du sol au plafond, désinfecter tous les meubles qu’il aura touchés et ne plus respirer l’air qu’il aura, du coup, lui aussi respiré. Bref, ce week-end va être une pure horreur !

     Le vendredi soir, notre cher invité… (roulement de tambour) Mathieu est arrivé chez nous vers 18 heures. Dès que j’ai vu sa tête de « focu » (excusez moi du mot), j’ai senti mon quatre heures me remonter dans la gorge. Car comme si ses manières de dire bonjour à ma mère ne suffisaient pas, il avait ramené un « petit cadeau de Suisse, ou nous avons séjourné cet été ».

    Ma mère lui a fait visiter la maison et la seule phrase qu’il a trouvé à dire c’est : « Très mignon chez vous, mais très petit aussi ! Moi je suis habitué aux grands espaces. » Ma mère n’a rien dit, elle était sous son charme (elle bave presque devant lui). Nous sommes allés manger, nous avons regardé les infos puis, Mathieu et moi, nous sommes montés nous coucher (il était à peine 21h). Nous n’avons pas parlé pendant un bon moment puis une conversation a fini par débuter. Mathieu m’a demandé :

    - Il est où ton père ? 

    - Il est chauffeur routier, il n’est pas souvent à la maison.

    - T’as de la chance !

    - Hein ? Tu veux rire ?! Je ne le vois presque jamais avec ses déplacements….

    - Oui mais au moins, tu le vois ! Le mien est parti à ma naissance.

    Je n’en croyais pas mes oreilles. Mathieu n’avait jamais vu son père ! Mais ce qui m’a le plus étonné, c’est qu’il s’était confié à moi sans problème, sans gêne.

    Nous n’avons plus dit un mot… et quelques minutes plus tard, nous dormions.

     Le lendemain matin, au petit déjeuner, Mathieu parlait, souriait et rigolait même (en réfléchissant bien, je ne l’avais jamais vu rire !) Quand ma mère a proposé d’aller à la piscine, il a sauté de joie et vite, il est allé se préparer. Je ne comprenais pas. Le Mathieu que j’avais quitté la veille n’était pas le même que celui que je retrouvais aujourd’hui.

    Dans les vestiaires, Mathieu me dit : « Ecoute Pierre, je t’ai livré mon plus précieux secret. Je me suis toujours dit que je ne le dirai qu’aux personnes qui comptent le plus pour moi. Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir, je voudrais qu’on reparte sur de nouvelles bases… Est-ce que tu veux bien ?! »

    Et je dis oui .

    La matinée a été super, nous nous sommes vraiment bien amusés, Mathieu et moi ! L’après-midi, j’ai montré à Mathieu comment faire du skate (il n’en avait jamais fait de sa vie, vous vous rendez compte ?!). Ensuite il m’a appris à faire un gâteau. Je n’avais jamais fait de cuisine mais j’ai trouvé ça… génial ! Au fur et à mesure que les heures passaient pendant ce week-end, nous avons découvert que nous avions des tas de points communs. Ma mère était ravie ! Et moi, c’est bizarre, je réalisai tout à coup que jusque là, je n’avais pensé qu’à ma petite personne, j’avais toujours voulu mon bonheur avant celui des autres. J’avais été en fait égoïste. Mathieu m’avait ouvert les yeux, j’avais en face de moi un vrai ami (jamais je n’aurais pensé dire ça !)

    Le lundi, quand nous sommes arrivés ensemble au collège, nos amis respectifs ont été très étonnés. Ils avaient laissé deux ennemis, ils retrouvaient deux copains !

     Un mois après, alors que l’anniversaire de Mathieu approchait,  j’ai eu une idée… Si je faisais à mon ami la surprise de retrouver son père !

    Il s’appelait Andrews Parker. Je vais donc sur Internet et tape : Andrews Parker. Je tombe sur un compte facebook, tweeter et même une page wikipedia. Son père est écrivain. Il est très connu aux Etats-Unis. Il commence même à créer des concours de nouvelles en France. Justement, il en a organisé un qui va se terminer bientôt.

    Je sais que Mathieu aime écrire alors, je lui envoie le thème du concours : Prière de déranger. Je ne dois surtout pas lui dire que j’ai peut être retrouvé son père. S’il arrive à remporter le concours, il le rencontrera par lui même ! Quand nous nous retrouvons le lendemain, il trouve le concours génial et décide de s’inspirer de moi pour sa nouvelle. 

     Quelques semaines plus tard, les résultat tombent : nous apprenons que Mathieu arrive 1er de sa catégorie ! Il est convoqué à Paris pour la remise des prix. C’est avec plaisir qu’il invite sa mère, ma mère et moi !

    Ça y est, nous sommes à Paris, tous les quatre, comme une famille (je considéré Mathieu comme mon frère et sa mère (Elodie) comme ma tante) ! Nous logeons dans un superbe hôtel (4 étoiles s’il vous plait) ! La remise des prix est à 16h, nous avons toute la matinée pour nous amuser ! Les mères partent faire un hammam et des massages. Nous, nous allons tester la piscine chauffée, les jacuzzis et les toboggans !

    L’heure de la rencontre arrive. Sur Internet, je n’avais pas réussi à voir de photo d’Andrews. J’attends donc ce moment pour voir la ressemblance entre le père et le fils. Personne n’est au courant à part moi.

    La salle est remplie mais nous arrivons à trouver des places assises. Andrews Parker monte sur l’estrade et commence son discours. La ressemblance est frappante et dès que Elodie voit son ancien compagnon, elle reste bouche bée. Mathieu me regarde et je vois dans ses yeux de la peur. Je lui tape sur l’épaule et lui dis :

    « C’est ton père. J’ai fait des recherches sur lui et j’ai trouvé ce concours. »

    « Merci » me dit Mathieu.

    Nous n’avons pas le temps de nous réjouir car Mathieu est appelé. Il s’avance vers l’estrade, Andrews Parker le regarde et a un instant de surprise, il réalise la ressemblance. Mathieu monte, arrive à sa hauteur et Andrews dit : « Mathieu, mon fils. »

    Puis Mathieu dit : « Andrews, mon père. »

     Ils se prennent dans les bras et toute la salle applaudit.

              Elodie court vers l’estrade et dès que Mr Parker la voit, il la prend dans ses bras et la fait tourner !

    Moi, Pierre Dérangé et fier de l’être j’ai trouvé dans cette histoire un frère et surtout, j’ai changé. J’étais égoïste, je ne le suis plus. J’aime faire plaisir aux gens, je ne pense pas à moi en premier, je pense d’abord au bonheur des autres !

    Alors, n’hésitez pas à déranger Pierre Dérangé…


    Lycéens : La lettre de Agate Picard

     

    Il était cinq heures moins le quart. Le cimetière était sans doute fermé. Ce n’était pas grave, elle irait demain. Elle avait le temps. Elle avait toujours le temps. Elle s’affaissa dans son vieux canapé en velours et alluma la télévision. Toute la journée, elle regardait. Elle regardait la vie dehors. Le temps qu’il faisait, le temps qui passait. Qui passait sans un regard pour elle. Elle restait assise, laissait défiler les images. Les enfants qui jouent, les jeunes qui s’embrassent, les adultes qui s’engueulent. Elle mourait d’envie d’y aller, de sauter à pieds joints dans la vie, de se dresser sur ces jambes tremblantes, de sortir. Mais elle savait trop bien ce qu’il y aurait à l’extérieur. La vie, oui, mais pas pour elle. Les rires, oui, mais pas pour elle. Les sourires, oui, mais pas pour elle.   Elle éteignit l’écran. Aussitôt, elle s’ennuya de nouveau. Elle balaya du regard la petite chambre et son papier peint vieillot, et une fois encore, elle lui parut bien vide. Du haut de la cheminée, des yeux la fixaient, dans le cadre figé de la photographie. Sur le vieux cliché, on voyait des gens souriants, des gens qui l’avaient aimée. Mais ils étaient partis, envolés, disparus. La plupart étaient morts. Les autres voulaient la placer en maison de retraite, lui prendre le peu qui lui restait. Sa télévision, son vieux canapé, son papier peint jauni. C’est tout ce qui lui restait désormais. En fermant les yeux, il lui sembla sentir les parfums d’autrefois. Elle prit une autre inspiration de cette réminiscence salvatrice, savourant les arômes du café filtre qui flottaient dans l’air, la légère odeur de rose qui la transportait autre part. Mais très vite la douce caresse du souvenir s’en alla.   Alors pour sortir de sa bulle, pour sortir de sa prison, elle commença à écrire. A écrire une lettre au monde. Elle sortit sa plus belle plume et jeta trois mots sur le papier. Trois mots emplis de rage, emplis de vérité, assoiffés de partage, assoiffés d’amitié. Trois mots en gros caractère, comme une bouteille à la mer.   Dérangez-moi maintenant ! Poussez ma porte, téléphonez, postez une carte, venez toquer. Prière de déranger ! S’il vous plait, dérangez-moi. Prouvez-moi que j’existe encore, encore un petit peu. Prouvez-moi que je ne suis pas qu’un vieux fantôme dans une vieille maison au coin d’une rue quelconque. Je suis là, vous savez, Je suis là depuis longtemps. 86 ans. Ca fait longtemps, hein ? Alors, dérangez-moi. Juste une fois.   Ses mains tremblantes laissèrent tomber la plume. Ca ne marchait pas, elle le savait. Elle prit la lettre dans son poing et se leva. Elle marcha doucement jusqu’à sa porte se baissa, et laissa sa feuille glisser dans la fente prévue pour le courrier. Puis elle retourna s’asseoir. Ca y est, elle avait tout essayé, tout tenté. Mais ça ne marcherait pas. Il était six heures et quart. Le cimetière était fermé. Ce n’était pas grave, elle irait bientôt. Elle avait le temps. On finirait bien par la trouver, pensa-t-elle en avalant les cachets.  
      

    Année 2013 : Prix Maison de la Presse

    Lycéens : Cène de ménage de Félix Cattafesta

     

    « Donc… tu ne manges plus du tout de viande ?... » 

     La question était posée. Amy regarda son amie derrière les verres correcteurs de ses lunettes et but une gorgée de thé avant de répondre : « Non, plus du tout. C’est fini tout cela ». Ann leva les sourcils, dubitative. Elle et sa voisine prenaient un thé ensemble, tous les matins depuis bientôt trois ans. Voisines de palier dans un immeuble new-yorkais, avec les années qui passent, elles avaient appris à s’apprécier, sans qu’aucune fois Amy ne montre une quelconque réticence à manger de la viande. L’annonce de cette nouvelle manie avait donc en effet de quoi choquer sa plus proche amie. Ann se décida quand même à poser la question qui la tracassait : Pour combien de temps ?

    « Ma chère, mais pour toujours ! », répondit fièrement Amy. « Ne comprends-tu pas que les animaux ne méritent pas les souffrances qu’on leur inflige ? N’as-tu pas été dérangée par ce reportage récent, dans lequel on voyait toutes les poules élevées en batteries, qui… » L’esprit d’Ann divagua. Avec le temps, elle avait appris beaucoup sur sa voisine. Cette dernière, fondamentalement bohème, prenait régulièrement parti pour une cause, mais abandonnait le tout au bout de quelques semaines, voyant combien cela lui coûtait en temps ou en argent. Elle ne se faisait donc aucun doute sur l’issue de cette « crise végétarienne ». Ann chercha désespérément à changer de sujet, sans succès, car Amy poursuivit son monologue, lui expliquant qu’elle avait rejoint une association végétarienne du quartier, et qu’elle dînait ce soir avec son dirigeant au « Tunnels », un restaurant aux tarifs suffisamment onéreux pour que l’on puisse se vanter d’y avoir mangé. « Finalement, épouser des causes idiotes peut avoir du bon… », pensa Ann en finissant son café.

     Le « Tunnels » était beaucoup plus petit qu’Amy ne l’avait imaginé. L’atmosphère y était agréable, délicieusement mondaine. L’homme qui l’avait invitée, Patrick Lawson, était adorable. Il avait commandé une soupe au potiron et aux épices, tandis qu’Amy avait choisi les carbonaras aux piments jalapenos et à l’ail. La nourriture était fine et délicate, et la conversation s’enchaînait sans temps mort.
    -Alors, ma tendre Amy, dit Patrick, vous sentez-vous à l’aise avec le groupe ?

    -Vous savez, je n’ai participé qu’à une seule réunion – elle eut un rire nerveux qu’elle regretta aussitôt – et je pense que vous êtes tous formidables. J’apprécie vraiment ce dîner, tout ceci est fantastique, je ne pensais pas qu’il y avait encore des gens comme vous, à New York.

    -Nous sommes bien là ! dit-il en riant, et nous allons faire en sorte que vous vous sentiez bien !

    Après avoir fini son assiette, Amy craqua : « Vous êtes un homme charmant, Patrick. » L’homme sourit en remontant ces lunettes, puis lui prit la main avant de lui confier : « Si je n’étais pas végétarien, je vous mangerais. ». Ils rirent tous les deux tandis qu’arriva une deuxième bouteille de vin, la première ayant été rapidement engloutie. 

    Ils trinquèrent et le serveur revint avec leurs desserts, deux coupes de salade de fruits à la gelée d’orange. Patrick poursuivit :

    -Si certains de vos amis peuvent être sensibles à cette cause, n’hésitez pas à leur en parler. Dieu sait qu’il n’est pas facile de convaincre les non-végétariens de venir à nos réunions, car notre combat dérange. Manger de la viande animale me dégoûte ! Mais partager un repas avec une femme aussi délicieuse que vous me donne la force de poursuivre.

    Touchée, Amy s’abandonna aux confidences : 

    -Vous savez, c’est un grand bonheur de partager ces moments avec quelqu’un qui soit si généreux avec les animaux. J’ai déjà hâte de participer à la prochaine réunion, et de vous connaître un peu plus encore.

    Ils dégustèrent leur dessert, échangeant quelques nouveaux propos autour de leurs animaux de compagnie respectifs, du scandale des fourrures et de leur famille. À la fin du repas, Amy, totalement subjuguée, ne refusa pas le dernier verre que Patrick lui proposa d’aller boire chez lui, heureuse de laisser déranger son existence par un homme aussi envoûtant.

    Patrick habitait dans l’Upper East Side, l’un des quartiers les plus riches de New York. Ils prirent un taxi, et l’euphorie de Patrick semblait à son comble : il riait, blaguait, se lançait dans des imitations de célébrités. Amy, subjuguée par cet entrain, finit par rire aux larmes lorsque Patrick grimaça sa désormais célèbre imitation de Richard Nixon.

    L’appartement de Patrick était grand, mais surtout très vide. Le vin était quelque peu monté à la tête d’Amy, et cette dernière s’était avachie dans un luxueux fauteuil de cuir. Tous les meubles étaient étrangement recouverts par des draps blancs. Quand elle lui demanda pourquoi, il lui expliqua que c’était le plus grand chic dans les quartiers mondains californiens. Patrick s’affairait dans la cuisine, tout en continuant de rire aux éclats. Il apporta deux coupes de champagne sur un plateau, qu’Amy but fort lentement à cause d’un mauvais arrière-gout, mais elle n’en dit rien à son hôte, qui lui, plaisantait toujours. Puis elle s’endormit.

    Deux heures plus tard, Patrick engloutit le deuxième sac-poubelle dans la benne, vérifia minutieusement qu’il n’avait pas taché son costume Carven, puis rentra dans le hall. Après un court voyage en ascenseur, il retourna dans son appartement, et sortit du frigo une belle pièce de viande, dont il préleva un steak d'un couteau effilé. Et tandis qu’il le glissait dans une poêle grésillant de beurre, il murmura comme pour lui-même : « Je t’ai dit que je ne bouffais pas de viande animale, salope ! » 

     

     *******************************************************

    Année 2011 -  Ma vie m'use de Juliette Motte

    Je m'appelle Harry B. Je n'aime pas l'école. En cours, il faut toujours écrire et écrire, ce qui devient très vite usant. A la fin de la journée, je n'en peux plus. En plus, lorsque c'est l'heure de la récréation, je me retrouve au milieu d'une multitude de gens comme moi et je hais la foule car je me sens renfermé. Ma vie est vraiment nulle ! Je suis orphelin mais j'ai été adopté dès mon plus jeune âge. Et des fois, je ne sais pour quelle raison, ma famille d'accueil me mord le dos alors que je ne fais rien de mal.

    Depuis le début de mon existence, je ne connais que l'école. Au début, cela m'amusait de faire des boucles et d'écrire les prénoms de mes petits camarades. Maintenant ce n'est plus les petites lignes de lettres que je fais, mais carrément des rédactions, des exercices et un tas d'autres choses.

    Il y a une chose  que je ne vous ai jamais dite, je déteste aller chez le coiffeur ! Cela entraîne chez moi une terrible migraine mais je dois prendre mon mal en patience. De plus, sitôt sorti de cet endroit maudit, tout le monde me dit : "Wouah ! Tu as une mine resplendissante, Harry B." Les gens m'appellent toujours ainsi, ce qui ne me dérange pas.

    Cependant, la seule et unique chose que j'aime, vous allez rire, c'est ma gomme. je ne sais pas pourquoi, c'est comme cela. Je n'ai jamais voulu de peluches ni de doudou comme les autres petits garçons de mon âge, depuis le moment où j'ai vu qu'on m'avait offert une gomme à la naissance. A partir de ce jour, nous sommes devenus inséparables. Tout le monde se moquait de moi à la maternelle quand il fallait faire la sieste, parce que je n'étais pas comme tout le monde. Désormais, je m'y suis habitué et j'en suis même très fier. Elle me suit partout où je vais. Je l'aime comme un fou.

    A chaque fin de journée, on me balance au fond de mon tiroir, pour retrouver mes amis, Hercules B et Hubert B. Comme moi, ils ont été adoptés. Logique, car tous les gens de mon espèce sont adoptés. Je m'appelle Harry B et je ne suis qu'un crayon de papier HB fatigué.

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  • Commentaires

    1
    Vanessa
    Jeudi 25 Juin 2015 à 04:43

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